Bonne nuit!

Longtemps, il a été considéré comme une perte de temps par le monde du travail. Aujourd’hui, le sommeil est considéré comme étant la recette de la productivité, de la créativité et du bonheur. Le Dr Annkathrin Pöpel, médecin- chef du Sanatorium de Kilchberg, nous explique dans cette interview pourquoi le sommeil est revenu à la mode, pourquoi de plus en plus de personnes en manquent et quoi faire pour lutter contre les troubles du sommeil.

Texte Nina Eiber
Photos mises à disposition

Le Dr Annkathrin Pöpel est neurologue, psychiatre et experte du sommeil. Son agenda est rempli à craquer de mères et de pères, de managers et d’employés, de patients de tous âges qui, pendant la journée, donnent l’impression d’avoir pleinement leur vie en main. Et pourtant, pendant leurs consultations, ils racontent qu’ils souffrent d’insomnie la nuit, et ce, pendant des mois, voire des années.


Bien souvent, ils ont le profil du perfectionniste, comme l’explique le Dr Pöpel: «Ce type de personne est capable de très bien se concentrer lorsqu’il s’agit de faire les choses bien. Mais pour dormir, il faut justement qu’ils arrêtent de se concentrer.» Ce qu’il leur manque, c’est de savoir lâcher prise.

La nécessité d’«éteindre la machine»

Le sommeil est la base d’un certain nombre de processus biologiques, psychiques et intellectuels vitaux. Il est indispensable à la régénération du corps, à la consolidation de la mémoire et au travail sur les émotions. Le manque de sommeil est donc non seulement désagréable, mais aussi dangereux pour la santé, à la longue. «Chez les personnes qui dorment trop peu pendant plusieurs années, on voit clairement augmenter le risque de voir apparaître différentes pathologies», telles que le surpoids, l’hypertension, les maladies du système immunitaire et cardiovasculaire ainsi qu’une plus grande sensibilité à la douleur, citet-elle.


En Suisse, un tiers de la population déclare souffrir de troubles du sommeil, tendance à la hausse. Parmi ces personnes, entre six et dix pour cent souffrent d’une pathologie clinique, estime le Dr Pöpel. Il s’agit des sujets qui dorment mal trois nuits par semaine ou plus pendant plusieurs mois et qui ressentent une nette altération de leur état mental pendant la journée. Chez certains d’entre eux, il existe une cause organique, comme l’apnée du sommeil ou le syndrome des jambes sans repos. Chez les autres, il n’y a aucune explication manifeste à ces insomnies. Cependant, l’experte du sommeil en est convaincue: «C’est notre mode de vie moderne qui empêche beaucoup d’entre nous de dormir.»

Pour vous, qu’est-ce que la qualité de vie?
«Passer des moments avec ceux que j’aime et être dans un équilibre dynamique (le «flow»). Avoir lalatitude de faire les nombreuses choses dont j’ai envie, tout en ayant également assez de tempspour suffisamment me reposer et me ressourcer.»

Le pouvoir de la biologie

En fait, le sommeil est un processus naturel qui se déroule tout naturellement, en tout cas ce serait vrai si l’on respectait les rythmes dits «chronobiologiques» (chronos = le temps) qui valent depuis la nuit des temps, précise le Dr Pöpel. Le rythme clé est l’alternance de la veille et du sommeil, qui se calque sur celle de la lumière et de l’obscurité sur une période de 24 heures. Ce cycle est ce qui fait que nous ressentons la fatigue au bon moment, mais pas seulement: il joue également un rôle clé pour certains processus biologiques essentiels et imperceptibles qui se produisent jusqu’au niveau des cellules.


L’alternance beaucoup plus lente des saisons, avec les changements de luminosité qu’elle entraîne, a un effet similaire. Sous nos latitudes, ce rythme chronobiologique plus lent peut se manifester par ce qu’on appelle la besoin accru de sommeil pendant les mois d’hiver. Des études ont démontré que plus au Nord, chez les Inuits au mode de vie traditionnel, le besoin de sommeil quotidien peut varier de jusqu’à douze heures entre l’été et l’hiver.


Un autre cycle très important pour le sommeil dure plus ou moins 90 minutes. C’est à ce rythme que se succèdent les différentes phases du sommeil, à savoir le sommeil léger, profond et paradoxal. Ces cycles de 90 minutes ne déterminent pas uniquement notre activé physique pendant la nuit, explique le Dr Pöpel. «Ce rythme, nous l’avons également pendant la journée. Et c’est pourquoi il est également bon de faire une pause toutes les 90 minutes lorsque nous ne dormons pas.»

L’ampoule, voleuse de sommeil

Notre mode de vie actuel, qui consiste à vivre à l’intérieur, déstabilise notre horloge biologique. Parce que nous nous exposons trop peu à la lumière du soleil et que nous sommes déconnectés des rythmes naturels, l’organisme ne peut plus se calquer sur les signaux dont il aurait pourtant besoin.


L’industrialisation nous a fait perdre de vue cette alternance naturelle de la lumière et de l’obscurité. Depuis, la lumière artificielle, les horaires de travail règlementés et les obligations sociales imposent bien souvent de nouveaux rythmes qui vont malheureusement à l’encontre de notre rythme biologique. Pendant ses consultations, le Dr Pöpel voit des patients qui souffrent d’un énorme «jet-lag social» chronique, car leur horloge biologique est en avance ou en retard sur leur agenda. Forcés à s’adapter à un rythme quotidien qui ne correspond pas à leur chronotype génétique (plutôt du matin ou du soir), ils ne peuvent pas fournir les performances attendues. C’est le cas chez beaucoup de patients souffrants de TDAH ou d’un burn-out, deux pathologies qui s’accompagnent de troubles du sommeil. Heureusement, un aménagement des journées peut déjà apporter une nette amélioration.

Les insomnies: un problème de stress

Bien souvent, le problème est ailleurs et dû au stress. En tant qu’experte des maladies psychosomatiques, le Dr Pöpel est fascinée par les interactions entre le stress et le sommeil. Les insomnies sont, à ses yeux, une pathologie qui est causée par le stress et présente des liens avec le burn-out, la dépression d’épuisement, les maladies anxieuses et un certain nombre de troubles douloureux. Dans ces cas, les processus individuels de régulation du stress ne fonctionnent pas (ou plus) de manière optimale. Et parce que la régulation du stress a un effet direct sur le système nerveux végétatif, le patient a du mal à maîtriser par lui-même ses insomnies en se focalisant sur des idées positives ou en faisant occasionnellement des exercices de relaxation.


Le stress ne se passe pas que dans la tête: c’est bien ce que confirment les laboratoires. Il est possible, un peu comme avec un détecteur de mensonges, d’observer et de mesurer très précisément la régulation du stress par le corps au travers de la résistance de la peau. Des stimuli dans notre environnement peuvent provoquer une réaction de stress dans notre corps et perturber notre rythme de veille et de sommeil, sans même que nous ne les percevions forcément comme gênants. Et même s’ils ne nous réveillent pas entièrement, certains petits bruits extérieurs ou soucis ou peurs qui nous accompagnent sans problème pendant la journée peuvent néanmoins troubler la profondeur de notre sommeil. Les médecins parlent alors d’un profil de sommeil fragmenté. «Les insomniaques ont souvent beaucoup plus de mal à tomber dans un sommeil profond. Et s’ils y parviennent, leurs ondes cérébrales restent importantes lorsqu’on mesure l’activité de leur cerveau. Cela montre que le cerveau est en état de «sur-veille» permanent», explique le Dr Pöpel.

Dr Annkathrin Pöpel est médecin-psychiatre, psychothérapeute, neurologue et somnologue. Elle dirige le Centre ambulatoire de psychosomatique du Sanatorium de Kilchberg, dans le centre de Zurich, qui propose entre autres des consultations spéciales en lien avec les troubles du sommeil et la chronothérapie.


Année de naissance: 1965

Lieu de naissance: Stuttgart

A vécu: en Allemagne, en Israël, en Suisse

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Un sommeil de qualité commence dès le matin

Plutôt que de prescrire des somnifères, qui ne font que masquer temporairement le problème, le Dr Pöpel met l’accent sur un réaménagement global du quotidien de ses patients. Ce qui importe, ce ne sont pas seulement les soirées et les nuits: tout commence dès le matin, où il convient de s’exposer à un maximum de lumière (si possible naturelle). En concertation avec ses patients, la doctoresse élabore un programme complet composé d’exercices pratiques et de rituels visant à établir des moments de détente, de calme et de pleine conscience dans le quotidien. «Ce qui est décisif, c’est que le patient intègre aussi largement que possible ces méthodes à son quotidien au lieu de les percevoir comme des exercices imposés qu’il essaye de faire en quatrième vitesse pour pouvoir remettre les gaz.» Surmonter ses problèmes de sommeil demande un entraînement sérieux, comme un sport.


Ce lien avec l’activité physique n’a rien de surprenant. Depuis longtemps déjà, les sportifs de haut niveau ont compris l’importance du repos et du sommeil pour les performances. Le monde de l’entreprise a désormais lui aussi décelé ce potentiel. C’est justement de la Silicone Valley, l’épicentre de la productivité, que provient la tendance actuelle à l’hygiène du sommeil. Les patrons de Twitter ou d’Amazon ainsi que d’autres leaders à succès n’hésitent pas à parler de leurs conseils, applications et appareils pour mieux dormir. Cependant, cette tendance n’est pas sans poser problème. La pression engendrée par l’obligation de bien dormir peut avoir un effet contreproductif sur certaines personnes, en fonction de leur type de personnalité. Néanmoins, le Dr Pöpel voit d’un bon oeil la prise de conscience croissante de l’importance du sommeil de manière générale. La quête de la courbe de sommeil idéale doit, à son sens, prendre en compte autant d’aspects de notre biologie que possible, notamment la nécessité du lâcher-prise.

viva. vivre.